Au cours des premières semaines du procès, le procureur a convoqué des témoins à charge, qui devaient confirmer les thèses de l’accusation. Mais, comme cela arrive souvent dans les tribunaux russes lorsqu’il s’agit d’affaires politiquement motivées, inventées dans les bureaux du Comité d’enquête ou du FSB, les témoins à charge sont devenus des témoins de la défense. Les actrices ayant joué dans Finist, le clair faucon, convoquées par le procureur en tant que témoins à charge, ont déclaré qu’elles avaient participé à une pièce conçue comme anti-terroriste, qu’il s’agissait d’une mise en garde pour les jeunes femmes qui tombent sous l’emprise d’islamistes radicaux rencontrés sur Internet, et qu’il y était question de ces jeunes femmes parties en Syrie, où elles ont vécu l’enfer avant de retourner en Russie et d’être condamnées pour terrorisme. La pièce était basée sur des faits documentés.

Quant aux témoins de la défense, des dizaines de journalistes ont rapporté des critiques élogieuses sur la pièce de la part de théâtrologues et d’acteurs célèbres en Russie. L’un des témoins, le professeur de théâtrologie Nikolaï Pessochtchinski, membre du jury du Masque d’or qui a récompensé cette pièce en 2022, a déclaré que la décision avait été prise par 27 personnes — 15 experts et 12 membres du jury. Tous étaient convaincus qu’il s’agissait d’une pièce socialement importante, qui mettait en garde contre le fait de communiquer avec des recruteurs sur Internet, ce qui est une voie sans issue pour les jeunes femmes, menant à la catastrophe.

Le procureur a convoqué Vladimir Karpouk, un artiste-patriote de Nijni Novgorod, qui avait mis sur son avatar une photo avec le président Poutine, rencontré lors de festivals d’État en Crimée. Karpouk, qui avait déclaré lors de l’enquête que la pièce justifiait le terrorisme, a dit au tribunal qu’elle l’avait offensé en tant qu’homme russe, car elle montrait les hommes russes de manière pitoyable, tandis que les musulmans étaient dépeints en héros. Evguenia Berkovitch et ses avocats lui ont posé des questions, ce qui a permis de révéler qu’il n’avait pas assisté à la pièce, mais seulement vu une vidéo. Il a donc menti sous serment…

Un procès à huis-clos

Lors de la séance suivante, le procureur a convoqué un témoin anonyme, absent de l’acte d’accusation. Cet individu a demandé à rester anonyme par crainte pour sa carrière et de représailles des gens du théâtre. Le juge lui a attribué le pseudonyme Nikita. Sa voix était modifiée pour éviter toute identification. « Nikita » a déclaré avoir vu la pièce, l’avoir filmée et apportée à la police, la jugeant nuisible, dangereuse et justifiant le terrorisme. L’opinion de la communauté théâtrale et des auditeurs au tribunal était divisée : beaucoup pensaient que ledit Nikita était un agent opérationnel du FSB infiltré lors du festival de dramaturgie indépendante Lioubimovka, et très peu croyaient qu’il appartenait réellement au milieu du théâtre.

Le lendemain de son témoignage, les avocats devaient présenter leurs preuves, mais le juge a soudainement fermé le procès au public, invoquant des « menaces ». Le procès se déroulait désormais à huis clos pour empêcher la presse et le public d’entendre comment les accusées et la défense allaient démanteler les preuves de l’accusation et révéler l’absurdité de cette affaire.

Pendant tout ce temps, alors que Berkovitch et Petriïtchouk étaient en détention provisoire depuis mai 2023, et durant le mois et demi du procès, on peu supposer qu’une lutte invisible a eu lieu dans les hautes sphères du pouvoir pour décider de l’issue de cette affaire : peine réelle ou amende, cette dernière étant possible selon l’article du Code pénal sur « l’apologie du terrorisme ». Il était donc crucial de savoir ce qui se passait au tribunal. Les avocats ont diffusé le procès en direct sur leur chaîne Telegram et, chaque jour des articles de journalistes ont été publiés. Les services de sécurité ont donc décidé de passer au procès à huis clos pour que les avocats ne puissent plus raconter ce qui se passait, jusqu’au verdict.

Une question se pose : quel est le contexte de la persécution de Berkovitch et Petriïtchouk ? Quinze mois plus tôt, lorsqu’Evguenia Berkovitch avait été arrêtée, beaucoup disaient que c’était probablement une vengeance pour ses poèmes anti-guerre, car la pièce Finist, le clair faucon était une déclaration anti-terroriste sans équivoque. Puis des rumeurs ont circulé à Moscou selon lesquelles Berkovitch aurait été dénoncée par Nikita Mikhalkov, proche du chef du Comité d’enquête Alexandre Bastrykine, et qu’il aurait pu murmurer quelque chose à l’oreille de Poutine. Et Svetlana Petriïtchouk, pourquoi a-t-elle été arrêtée ? Elle serait otage, selon beaucoup.

Cependant, cette théorie présente plusieurs défauts. Dans la Russie d’aujourd’hui, rien n’empêche d’emprisonner un poète pour des poèmes anti-guerre. Aucune preuve de l’implication de Nikita Mikhalkov n’a été apportée à ce jour. De surcroît, Evguenia Berkovitch et ses avocats ne soutiennent pas cette version, et Berkovitch elle-même a déclaré publiquement qu’elle avait été emprisonnée pour sa pièce.

Il existe une autre version, soutenue par une partie du monde du théâtre : la persécution de Berkovitch et Petriïtchouk serait liée à la destruction du théâtre indépendant russe, commencée après le 24 février 2022, lorsque de nombreux metteurs en scène et acteurs ont quitté la Russie. Depuis, le ministère russe de la Culture a mené une purge à l’encontre des principaux metteurs en scène et directeurs des théâtres de Moscou et de Saint-Pétersbourg, licenciant les indésirables — ceux qui avaient signé la lettre contre la guerre d’agression contre l’Ukraine. Ceux qui sont restés se sont empressés de retirer du répertoire des théâtres les pièces d’auteurs comme Lioudmila Oulitskaïa, Viktor Chenderovitch et Kirill Serebrennikov, ou d’effacer leur nom sur les affiches. 

L’arrestation de Berkovitch et Petriïtchouk pour une « pièce subversive », pourtant récompensée par deux Masques d’or, a conduit à une réorganisation de ce prix. C’est le directeur du théâtre Vakhtangov, Kirill Krok, proche du chef du Comité d’enquête Alexandre Bastrykine, qui a été nommé à la direction du comité de ce prix. En septembre 2022, ce dernier a assisté à l’ouverture de la saison au théâtre Vakhtangov et a déclaré à la troupe : « L’essentiel est la loyauté envers le “maître, le chef et le commandant” » (faisant référence au directeur du théâtre). Bastrykine a rappelé qu’ils étaient « nécessaires à la patrie », et non à la « cinquième ou sixième colonne ».

Rappelons qu’en octobre 2022, l’artiste Vladimir Karpouk, témoin de l’accusation mentionné ci-dessus, qui avait précédemment effectué un stage au théâtre Vakhtangov, a écrit une dénonciation sur les réseaux sociaux contre la pièce Finist, le clair faucon et publié des photos d’Evguenia Berkovitch, prises sur la chaîne Telegram du théâtre, critiquant les metteurs en scène indépendants qui ne soutenaient pas le pouvoir. Après la dénonciation de Karpouk, la représentation de la pièce à Nijni Novgorod avait été interdite. Progressivement, la préparation de l’arrestation de Berkovitch et Petriïtchouk a commencé, leurs publications sur les réseaux sociaux, ainsi que leurs déplacements étaient suivis. Ainsi, Svetlana Petriïtchouk a été arrêtée à l’aéroport, alors qu’elle repartait à l’étranger après un court séjour à Moscou pour voir son mari.

“La musique donne une âme à nos coeurs et des ailes à la pensée.”

~Platon