« Je répétais un discours spirituel, mais en regardant ma famille, j’ai réalisé que rien de spirituel ne se tramait. » – Réflexion d’Evgenia Berkovich au tribunal

Ievguenia (ou Evguenia, en russe Jénia) Berkovitch est née en 1985. Elle est à la fois metteuse en scène, poétesse et dramaturge russe. Depuis 2023, elle est devenue l’une des figures les plus connues de la répression des artistes en Russie.

Ievguenia Berkovitch est arrêtée en mai 2023 le 8 juillet. Quelques temps après, le tribunal militaire du district occidental de Moscou rend son verdict concernant la pièce de théâtre Finist, le clair faucon.

Il condamne à six ans d’emprisonnement Evguenia Berkovitch et la dramaturge Svetlana Petriïtchouk. Elle sont accusées d’« apologie du terrorisme » pour avoir écrit et mise en scène une pièce « subversive » sur des femmes séduites par des islamistes.

Pourtant, le spectacle avait reçu en 2022 deux prix d’État, des Masques d’or, pour la dramaturgie et les costumes (Finist le clair faucon – extrait).

Toute cette année, je me sens victime de l’absurdité la plus grande que j’aie jamais rencontrée, dans la vie comme dans l’art. Et je me sens aussi offensée. Il y a six ans, quand j’écrivais la pièce, j’étais convaincue que je faisais quelque chose de parfaitement approuvé par les forces de l’ordre — j’aidais à prévenir un crime par les moyens accessibles à un écrivain. J’essayais d’explorer les motifs de l’infraction — tout comme des dizaines d’autres écrivains avant moi. J’ai écrit que ces femmes existent — et vous, honorable cour, le savez mieux que quiconque. Nous avons entendu plus de 20 témoins, qui ont confirmé qu’il n’y a aucune justification du terrorisme dans la pièce. En réalité, il s’agit d’un texte en russe, sans vocabulaire complexe ni termes spécialisés. Pour déterminer si l’auteur soutient ou non l’État islamique, il n’est pas nécessaire d’être docteur en sciences artistiques ni expert en linguistique. Il suffit de parler russe et d’avoir terminé l’école secondaire. Selon l’accusation, pendant six ans, une centaine de professionnels du théâtre, le ministère de la Culture, l’Union des théâtres de Russie et le Service de l’exécution des peines, des milliers de spectateurs, des centaines de personnes qui nous ont écrit des lettres en détention, n’ont pas su voir qu’il y avait une justification du terrorisme dans le texte. Et bien sûr, deux linguistes, dont l’un écrit des livres sur les méthodes d’expertise linguistique judiciaire, l’ont confirmé. Mais l’accusation sait mieux.

Cela fait maintenant 15 mois que nous sommes en détention. Il est grand temps que l’absurde cesse. Pour que nous puissions enfin, Berkovitch et moi, nous consacrer à ce qui a du sens — travailler, prendre soin de nos proches, embrasser ceux que nous aimons et retrouver notre santé. Que le bon sens triomphe enfin.

Six ans de prison pour une pièce de théâtre – Voir l’acte d’accusation

Le spectacle accessible en cliquant sur l’image au dessus est présenté à l’initiative de Desk Russie le 13 octobre 2023  à l’Auditorium de la Ville de Paris. Suite à la représentation un débat animé par Galia Ackerman, avec l’écrivain Dmitry Glukhovsky, la metteuse en scène Macha Makeieff et le traducteur de la pièce Antoine Nicolle est accessible en cliquant sur l’image ci contre : Regards croisés sur la société russe.

Pour une partie du monde du théâtre, la persécution de Berkovitch et Petriïtchouk serait liée à la destruction du théâtre indépendant russe, commencée après le 24 février 2022, lorsque de nombreux metteurs en scène et acteurs ont quitté la Russie. Depuis, le ministère russe de la Culture a mené une purge à l’encontre des principaux metteurs en scène et directeurs des théâtres de Moscou et de Saint-Pétersbourg, licenciant les indésirables — ceux qui avaient signé la lettre contre la guerre d’agression contre l’Ukraine.

D’autres disent que c’est une vengeance directe contre I. Berkovitch : dans la Russie d’aujourd’hui des poètes peuvent être incarcérés pour leur écrits.

L’engagement de Ievguenia Berkovitch est multiple.

  • Contre la guerre en Ukraine : Dès février 2022, elle prend publiquement position contre l’invasion russe. Elle participe à une manifestation anti-guerre le jour même du début de l’offensive, ce qui lui vaut une arrestation. Elle écrit ensuite plusieurs poèmes dénonçant la guerre, notamment autour du bombardement du théâtre de Marioupol, devenu pour elle un symbole de la destruction de la culture et de la vie civile.
  • Un féminisme politique : Son travail artistique est profondément féministe. Sa pièce Finist, le clair faucon raconte comment des femmes russes vulnérables sont manipulées par les réseaux djihadistes. L’intention était de montrer les mécanismes d’emprise et de domination patriarcale. Ironiquement, c’est cette pièce qui a servi de prétexte à son inculpation pour « apologie du terrorisme ».
  • Le théâtre comme espace de vérité : Berkovitch appartient à la génération de Kirill Serebrennikov, pour qui le théâtre n’est pas seulement esthétique mais politique. Beaucoup de ses mises en scène utilisent des figures historiques (Jeanne d’Arc, Brodsky) comme miroir de la justice russe contemporaine. Son art cherche constamment à interroger le pouvoir, la violence institutionnelle et la mémoire.
  • Travail social et humanitaire : Elle a aussi mené des projets avec des enfants d’orphelinats et des jeunes vulnérables, en utilisant le théâtre comme outil de reconstruction et d’émancipation. Cet aspect est moins médiatisé mais central dans son parcours. Son cas est devenu emblématique parce qu’il montre comment, dans la Russie actuelle, la poésie, le théâtre et la parole critique peuvent être traités comme des actes politiques. Sa condamnation à six ans de colonie pénitentiaire en 2024 a suscité une forte mobilisation internationale.

« Je considère toujours que la prison, la guerre et le malheur ne rendent personne meilleur, plus libre ni plus heureux. Ce qui ne veut pas dire qu’en prison, dans le malheur ou dans la guerre, on ne peut pas, avec l’aide de nos pairs et celle de Dieu, être heureux et libre. Bien sûr qu’on peut. Bon, ok, on peut essayer du moins – voilà, moi j’essaie. »

Jénia Berkovitch communique épisodiquement, depuis la prison, avec son cercle social élargi sur une chaîne Telegram intitulée « Berkonovosti » (nouvelles de Berko), par l’intermédiaire d’amis qui postent les messages pour elle. On peut ainsi lire en février et mars 2025 qu’elle monte avec un groupe de détenues un petit spectacle de marionnettes, qui remporte la troisième place d’un concours au sein de la colonie (huit équipes ont participé).

Un peu plus tard, à l’occasion de son anniversaire, le 29 avril 2025, elle écrit un message empreint d’optimisme :

« Salut les amis !

Bon, voilà le bilan : j’entre dans ma cinquième décennie tout à fait heureuse. Ouaip, derrière les barreaux, avec presque six ans à tirer, accusée sans aucun fondement, presque privée de contact avec mes proches, avec tous ceux que j’aime. Je suis choquée, comme disent les jeunes. Ou peut-être que ça ne se dit déjà plus ? Voilà. Quarante ans. Et la sagesse, alors… Il va falloir maintenant écrire sur comment réinventer la Russie, comment purger une peine de prisonnière politique, écrire sur l’état du monde et sur la meilleure manière de préparer une tartine chaude avec un sachet et une bouilloire. Plus sérieusement (il est temps, il est grand temps de devenir sérieuse !), je considère toujours que la prison, la guerre et le malheur ne rendent personne meilleur, plus libre ni plus heureux. Ce qui ne veut pas dire qu’en prison, dans le malheur ou dans la guerre, on ne peut pas, avec l’aide de nos pairs et celle de Dieu, être heureux et libre. Bien sûr qu’on peut. Bon, ok, on peut essayer du moins – voilà, moi j’essaie. […]

Mémé J.B., 29/04/85 »

Malheureusement, comme pour confirmer la folie destructrice et stupide qui anime les autorités russes à tous les niveaux, le 8 juin dernier, on lit sur la même chaîne Telegram le message suivant :

« Salut.

Jénia nous demande de vous dire qu’on lui a interdit hier, officiellement et définitivement, de participer à toute activité théâtrale dans la colonie pénitentiaire. Que ce soit comme metteuse en scène ou simplement pour aider, tout lui est interdit, en toute circonstance. Elle demande donc qu’on ne lui pose pas de questions par lettre sur ce qu’elle est en train de monter. La réponse est rien. Elle travaille à l’atelier de couture de la colonie et c’est tout.

Voilà les nouvelles. »

“La musique donne une âme à nos coeurs et des ailes à la pensée.”

~Platon