Poème du grand-père
12 mai 2024

Cela fait un an que deux jeunes femmes, Evguenia Berkovitch et Svetlana Petriïtchouk, sont en détention provisoire en Russie pour avoir écrit et mis en scène une pièce « subversive », Finist, le clair faucon, sur des femmes russes séduites par des islamistes. Elles sont accusées d’« apologie du terrorisme » et portées récemment sur la liste officielle des terroristes et extrémistes qui compte à ce jour plus de 14 000 personnes. Ce qui fait craindre pour leur sort.
Mais Evguenia Berkovitch est également une remarquable poétesse. Nous publions un poème qu’elle a écrit en mai 2022, en réaction à la guerre d’agression contre l’Ukraine. Elle y imagine l’apparition d’un vétéran de la Seconde Guerre mondiale devant son fils, un jeune homme cultivé, un esprit libre. Le grand-père lui demande de ne plus invoquer cette guerre pour justifier celle qui est menée actuellement. De ne plus afficher son portrait, ni lors des marches du « régiment immortel », ni sur Facebook, comme le font souvent les jeunes. La guerre d’agression menée par Poutine ne doit pas souiller la mémoire des grands-pères tombés sur les champs de bataille en 1941-1945.
Il avait dû forcer sur les nouvelles
Ou sur le vin au déjeuner,
Mais cette nuit-là, Sergueï eut la visite de son grand-père
Qui avait fait la guerre.
Il vint s’asseoir sur un tabouret Ikea, cachant la cour derrière
Avec son dos.
Seriojenka, il faut,
Dit-il, que je te dise un mot.
Mon petit-fils adoré, mon chéri, s’il te plaît,
Veux-tu bien ne jamais rien écrire sur Facebook à mon sujet ?
Dans aucun contexte, ni avec un Z, ni sans cette lettre,
Simplement n’écris rien, demanda l’ancêtre.
Je ne veux pas de victoires en mon nom,
Aucune victoire, vraiment, non.
Et puis, poursuivit-il, je serais comblé
Si tu ne m’emportais pas pour défiler.
Je te le demande de tout cœur — il y posa la main —,
Des régiments, Seriojenka,
Mortels ou immortels, je n’en ai nul besoin.
Laisse-moi en paix, Serioja,
J’ai mérité la paix.
Oui, je sais,
Tu es un bosseur, une tête, un libre d’esprit,
Tu n’as rien choisi de tout ceci,
Mais moi non plus, vois-tu, je n’ai rien choisi !
La vie, on l’a vécue,
Elle était dure,
Mais on n’en a qu’une.
Est-ce qu’on pourrait ne plus
Vous servir à illustrer la guerre ?
Les gars, nous c’est fini,
La terre nous a repris.
Débrouillez-vous sans nous,
Repartez à zéro, plutôt.
Nous n’en voulons pas, de votre fierté,
Ni de votre honte cachée.
Fais donc en sorte, je t’en prie,
Qu’enfin, maintenant, on m’oublie.
— Mais alors, j’oublierai nos escapades au musée russe
Pour attraper la neuvième vague1,
Ou mon réveil en nage,
Toi qui viens me changer,
Comme on lisait Prichvine2,
Comme on cherchait les pôles sur l’atlas,
Tes explications sur les avions
Qui laissent dans le ciel une trace,
Et quand tu m’as offert
Une loupe à mon anniversaire…
— Pas grave, répondit le grand-père,
Disparaissant.
Puisque tu n’as rien su en faire.
Traduit du russe par Nastasia Dahuron
Quand le démon sème l’effroi
ParEvguenia Berkovitch et Nastasia Dahuron
12 janvier 2025

Depuis le printemps 2023, la metteuse en scène et poétesse Jénia Berkovitch est emprisonnée en Russie, officiellement pour « apologie du terrorisme », mais plus concrètement, pour ce qu’elle représente avec sa collègue dramaturge Svetlana Petriïtchouk : la scène artistique russe indépendante et progressiste, aux idées courageuses, aux multiples talents et aux positions radicalement opposées à celles du Kremlin. Cet été, dans un procès qui n’a rien à envier au théâtre de l’absurde, les deux femmes ont été condamnées à six ans de colonie pénitentiaire. Jénia Berkovitch avait écrit entre 2022 et 2023 plusieurs poèmes pour dénoncer la guerre et la politique russes, qu’elle lisait en fin de représentation. En voici trois.
Desk Russie a déjà publié en français deux poèmes de Jénia Berkovitch, « Le poème du grand-père » et « Les poissons ». Les trois autres poèmes qui sont proposés ici montrent sa grande maîtrise de l’art poétique : l’un s’apparente au genre déclamé, les deux autres ont une forme classique. Par leur propos, ils sont tous trois des poèmes majeurs de notre époque.
Le premier poème, « Février », a dès sa publication rencontré beaucoup de succès et a été mis en voix et en chanson par plusieurs artistes russes. Avec en filigrane deux références à Boris Pasternak, il expose magistralement ce qui se joue dans la Russie d’aujourd’hui et dans sa guerre menée contre l’Ukraine, ainsi que les menaces que l’humanité, par ses travers, fait peser de manière presque cyclique sur la paix et la liberté : la lâcheté, la délation, la bêtise, l’instrumentalisation de la peur, le fantasme de l’ordre, la fascination des masses, menant en fin de compte à sa propre déshumanisation.
Février
Dehors l’hiver en train d’œuvrer,
Neige en tournis.
Tu t’es muré — mouche enfermée
Dans l’ambre — à vie.
Et tu te tais ; et elle, et moi ;
Et avec lui ;
Que l’ennemi n’entende pas,
Pire — l’ami.
En ordre ils vont mettre tout ça,
Le beau troupeau.
Bien sûr, « je ne l’ai pas lu, moi,
Mais j’ai mon mot1 ».
Et le démon sème l’effroi,
Ressort ses brutes.
Le temps est long, or revoilà
Février rude.
Les loups balaient le monde entier,
Leur peste court.
Reste donc mouche en février :
Aveugle et sourd.
Et qu’aucun mot qui te viendrait
Ne sonne humain,
Février. Sortons l’encre. Mais
Pour pleurer — rien2.
Février 2023
Le deuxième poème est une rétrospective d’images d’horreur. Des villes détruites, des vies brisées. À la lecture, ces cadres s’impriment immédiatement dans l’esprit de ceux qui sont loin du front, loin des prisons. Il contient un certain nombre de références, comme « блокада ада » (siège de l’enfer), l’un des titres phares dans les années 1980 du groupe de hard rock Alissa, ou « овца без стада » (brebis sans troupeau), titre d’un livre de Gleb Ouspenski. Il y est aussi question d’Alexeï Navalny, assassiné en prison en février 2024, qui n’a cessé de défier Vladimir Poutine. La fin du poème rend hommage à deux personnages importants de l’histoire de la deuxième guerre mondiale : Karl Jaspers, le philosophe de la « culpabilité allemande », prônant la nécessité d’une prise de conscience de l’horreur des crimes perpétrés ; et Janusz Korczak, célèbre pour son engagement auprès des enfants orphelins déportés par les nazis.
Dans la cuisine jaune oui tout y était
J’essaie de revoir fouillant mon esprit
Sur chaque gâteau combien de bougies
Combien tombant juste combien à peu près
Combien de disons pommes dans l’assiette
Où l’obscur aveugle où l’enfer encercle
Karabakh blackout brebis égarée
Jaunisse des cuisines chambres écroulées
Horizon qui penche garnison qui flanche
Du scotch aux carreaux le chat dans sa cache
Ennemis jugés amis assommés
Un œil sur les siens les autres cernés
Navalny défiant et la foi déviant
Chacun ses tickets journées rationnées
Une par une cadets ayez foi aînés
Plane le rapace
Des tristes hauteurs.
Brille, brille, Jaspers.
Korczak, pleure, pleure.
20 janvier 2023
Rédigé neuf mois après le début de l’invasion à grande échelle, ce dernier poème est la conclusion crue et terrible de ce que produit la guerre d’agression de la Russie en Ukraine : sous les drones russes « insouciants », la mort et la désolation.
Tout est wagons et convois.
Nos voies se sont séparées.
Il s’est écoulé neuf mois,
Et cependant rien n’est né.
Sauf des coins sales et gris,
Sauf de la boue sous les pieds.
Des maisons origamis,
Pliées, pliées, repliées.
Une nuit gouffre sans fond,
Un ciel rouge ardent brasier.
Neuf mois de gens sans maison,
Neuf éternels févriers.
Des oisillons à rotors,
Filant avec insouciance
Regarder naître la mort
Et mourir toute naissance.
26 novembre 2022
Poèmes traduits du russe par Eva Graphova et Nastasia Dahuron, parus pour la première fois en français dans La Revue Nouvelle, N° 7, Bruxelles, 2024.
Les Poissons
21 juillet 2024

La rédaction de Desk Russie rend hommage au courage et au talent d’Evguenia Berkovitch en publiant son poème Les Poissons. À lire également sur Desk, le Poème du grand-père.
Les autorités de la « République populaire de Donetsk » ont déclaré que l’odeur insoutenable dans le Théâtre d’art dramatique de Marioupol et aux alentours ne provenait pas des corps des victimes tuées dans le bombardement du bâtiment, mais de réserves de poissons au sous-sol. Le théâtre n’aurait nullement été bombardé ; il aurait été détruit de l’intérieur par les combattants nationalistes d’Azov.
Si vous le dites.
Aimez-vous le théâtre autant que l’aiment les poissons ?
Car dans tous les théâtres, on en trouve à foison :
De colossales raies manta,
Des perches et de banales carpes,
Des plies, plates comme des cartes,
De drôles de poissons des tropiques,
Et du menu fretin, dont même le chat ne voudrait pas.
Tous sont absolument uniques :
On voit partout des poissons-figurants et des poissons-divas,
Un poisson-assistant et sa bouche pleine de dents mais qui ne mordent pas,
Un poisson-régisseur, radin et fort malin,
Et, bien sûr, le chef de la sécurité incendie : Léon.
L’esturgeon.
Aux costumes, le poisson-ruban,
À la cantine, le poisson-goutte…
Ils fendent les flots quand retombe le rideau,
De quelque part au sous-sol, ils arrivent par bancs,
Quand la conque de l’aboyeur retentit pour eux,
Et quand les couloirs se vident du public nombreux,
Ils nagent et voient les bipèdes quitter ce navire,
Ils regardent ses entrailles radieuses s’ouvrir,
Et s’écoulant des vestiaires, tous ces bancs d’humains.
Et si, couchés au sous-sol, il en est resté certains,
Ils ne sont pas morts : les poissons les ont appelés,
Ils sont tous là à plonger parmi les coraux,
Bien plus vivants que le sont certains généraux,
Et, perchés sur le corail, leur sourient tous ces poissons,
Des crevettes leur servent des algues extraordinaires,
La surface appartient aux émérites, aux populaires.
Aux froids. Et aux muets. À ceux qui touchent le fond.
20 juillet 2022
Traduit du russe par Eva Graphova et Nastasia Dahuron
« L’obscurité viendra – pas de réveil. » Deux poèmes de Jénia Berkovitch
6 juillet 2025
Au printemps 2023, Jénia Berkovitch et Svetlana Petriïtchouk étaient poursuivies par la justice russe pour leur pièce de théâtre Finist, le clair faucon (récompensée en 2022 en Russie par le prestigieux Masque d’or), puis finalement condamnées à l’été 2024 à six ans de colonie pénitentiaire pour « apologie du terrorisme ». Depuis le début de la guerre à grande échelle de la Russie contre l’Ukraine, Jénia Berkovitch, désormais célèbre metteuse en scène et poétesse, a écrit un certain nombre de poèmes politiques, qu’elle lisait parfois à la fin des représentations de sa troupe. Desk Russie a déjà publié en français cinq de ces poèmes, et en propose ici deux inédits, en version bilingue : un poème qui date de 2022, et un autre écrit le 22 mai dernier depuis la colonie où elle est emprisonnée.
Jénia Berkovitch communique épisodiquement, depuis la prison, avec son cercle social élargi sur une chaîne Telegram intitulée « Berkonovosti » (nouvelles de Berko), par l’intermédiaire d’amis qui postent les messages pour elle. On peut ainsi lire en février et mars 2025 qu’elle monte avec un groupe de détenues un petit spectacle de marionnettes, qui remporte la troisième place d’un concours au sein de la colonie (huit équipes ont participé).
Un peu plus tard, à l’occasion de son anniversaire, le 29 avril 2025, elle écrit un message empreint d’optimisme :
« Salut les amis !
Bon, voilà le bilan : j’entre dans ma cinquième décennie tout à fait heureuse. Ouaip, derrière les barreaux, avec presque six ans à tirer, accusée sans aucun fondement, presque privée de contact avec mes proches, avec tous ceux que j’aime. Je suis choquée, comme disent les jeunes. Ou peut-être que ça ne se dit déjà plus ? Voilà. Quarante ans. Et la sagesse, alors… Il va falloir maintenant écrire sur comment réinventer la Russie, comment purger une peine de prisonnière politique, écrire sur l’état du monde et sur la meilleure manière de préparer une tartine chaude avec un sachet et une bouilloire. Plus sérieusement (il est temps, il est grand temps de devenir sérieuse !), je considère toujours que la prison, la guerre et le malheur ne rendent personne meilleur, plus libre ni plus heureux. Ce qui ne veut pas dire qu’en prison, dans le malheur ou dans la guerre, on ne peut pas, avec l’aide de nos pairs et celle de Dieu, être heureux et libre. Bien sûr qu’on peut. Bon, ok, on peut essayer du moins – voilà, moi j’essaie. […]
Mémé J.B., 29/04/85 »
Malheureusement, comme pour confirmer la folie destructrice et stupide qui anime les autorités russes à tous les niveaux, le 8 juin dernier, on lit sur la même chaîne Telegram le message suivant :
« Salut.
Jénia nous demande de vous dire qu’on lui a interdit hier, officiellement et définitivement, de participer à toute activité théâtrale dans la colonie pénitentiaire. Que ce soit comme metteuse en scène ou simplement pour aider, tout lui est interdit, en toute circonstance. Elle demande donc qu’on ne lui pose pas de questions par lettre sur ce qu’elle est en train de monter. La réponse est rien. Elle travaille à l’atelier de couture de la colonie et c’est tout.
Voilà les nouvelles. »
Afin de rendre hommage au talent de Jénia Berkovitch, et pour ne pas laisser tomber dans l’oubli les prisonniers politiques que le pouvoir russe tente de museler par tous les moyens, voici deux poèmes que la jeune metteuse en scène a écrits dans des contextes différents. Le premier, « Promenade », est daté du 28 mai 2022, soit trois mois après le début de l’attaque massive de la Russie sur l’Ukraine. On y lit une critique franche de la passivité de la classe moyenne moscovite face à la guerre, même de celle qui se dit consciente et engagée. Quant au second, il recèle plusieurs niveaux de lecture. Il a été publié le jour anniversaire de la naissance de Joseph Brodsky, et on y trouve notamment des références directes à sa poésie (notamment à son poème « Prophétie » de 1965). Jénia Berkovitch l’a transmis à ses contacts depuis sa colonie pénitentiaire afin qu’il soit posté sur sa chaîne Telegram, priant ses lecteurs d’être indulgents et indiquant qu’elle écrivait des poèmes d’amour « à la pelle », ce qui ne lui était pas arrivé depuis son adolescence.
Comme à toutes celles et ceux qui sont incarcérés pour avoir osé imaginer, parler, écrire et s’opposer au pouvoir russe et à la guerre contre l’Ukraine, nous ne pouvons souhaiter à Jénia qu’une chose : qu’elle continue à créer, à « essayer d’être heureuse et libre ».
Прогулка
Пока одни живут за лентами,
Другие здесь живут моментами,
И никакими аргументами
Мы не откроем этих глаз.
Они опять гуляют парами,
Между концертами и барами,
А вот и август, всё по-старому,
И скоро детям в первый класс.
Мне, пожалуйста,
Курицу без паприки,
Мне, пожалуйста,
Что-нибудь со льдом.
Прогуляемся,
И потом на Патрики,
А от Патриков —
Полчаса и дом.
А там война, а там Попасная,
А у неё помада красная.
Они ужасно извиняются,
Но ничего не изменяется,
Так психика обороняется
От неприятности любой.
У них на всем оковы иговы,
У них на всем листочки фиговы,
Что им какие-то Черниговы,
Что им какой-то дальний бой.
И парад у них
С красными гвоздиками,
И учебники
С хитрым палачом.
Слава богу, мы
Не такие дикие,
Хорошо, что мы
Вовсе ни при чём.
Идём с тобой прудами чистыми,
И наблюдаем за фашистами.
Мы только в чёрном ходим на люди,
У нас февраль никак не кончится,
И ничего вообще не хочется,
И полный кризис бытия.
Мы не потерпим этой наледи,
Мы не приемлем черни, челяди,
Как хорошо, что эти нелюди —
Не я,
Не я,
Не я,
Не я.
28 мая 2022 г.
Promenade
Là-bas, leur vie, c’est sous le feu,
Quand c’est carpe diem pour ceux
Qui n’ouvriront jamais les yeux
En dépit de nos arguments.
Revoilà ces couples du soir
Entre les concerts et les bars,
Et puis fin août, la même histoire,
Les petits passent chez les grands.
Pour moi, du poulet
Sans paprika, je vous prie.
Et moi, s’il vous plaît,
Beaucoup de glaçons.
On prendra le frais
Jusqu’aux Étangs du Patri’,
Et puis, c’est tout près
Jusqu’à la maison.
Là-bas, c’est guerre et Popasna1,
Elle, c’est blush et mascara.
Vraiment navrés ils sont, mais bon,
Rien ne change jamais au fond,
Il faut bien que nous protégions
Notre esprit de tous ces tracas.
On est « aux fers », bonté divine !
Tous nus sous nos feuilles de vigne,
Quel Tchernigov et quel Irpine2 ?
Il est si loin, ce combat-là.
Et ils se décorent
D’œillets pour les défilés,
Leurs livres d’école
Du bourreau sont pleins.
Dieu merci, nous sommes
Beaucoup plus civilisés,
Nous autres n’y sommes
Pour rien, c’est certain.
On va aux Étangs – c’est si beau –
Regarder marcher les fachos3.
Nous sommes tout de noir vêtus,
Car février n’en finit plus,
Et nos envies ont disparu,
C’est une vraie crise de soi.
Assez de ces masques de glace,
Ce rebut, cette populace,
Heureusement que cette race,
Ce n’est pas moi,
Pas moi,
Pas moi.
28 mai 2022
Когда вода пойдёт на спад, мы будем спать,
И не увидим города в тумане,
Где море, как безумный психопат,
Играет непросохшими домами,
Мы будем спать, без снов и без молитв,
Почти забыв, как пользоваться речью,
Мы не услышим, как шуршит отлив,
И наши мёртвые не выйдут нам навстречу,
Мы будем спать, не дёргаясь во сне,
Не умерев, не заново родившись,
Не понимая, что лежим на дне,
И даже дамбой не отгородившись,
Мы не проснёмся с наступленьем тьмы,
Мы всё, — спасибо всем, кто в этом зале, —
Нас на ковчеге не было, ведь мы
Непарные друг другу, нас не взяли,
Обнявшись в отступающей воде,
Сцепившись в разведённой солнцем тине,
Не правые, не левые, нигде
Не встретившиеся посередине.
Нас вытащат, когда вода стечёт,
И мир добьёт свой бесконечный дебет,
Таких неподходящих, что ни Чёрт,
Ни Бог, ни даже море — не разделят.
22.05.2025
ИК-3 «Прибрежный»
Lorsque les eaux redescendront, nous dormirons,
Ne voyant pas, tout embrumée, la ville,
Où la mer joue le destin des maisons
Qu’elle a noyées, psychopathe fébrile,
Nous dormirons, sans rêves, sans prières,
Ayant presque oublié comment parler,
Sourds au reflux des vagues sur les pierres,
Et nos défunts ne viendront pas nous saluer,
Nous dormirons d’un lourd sommeil de plomb,
Sans être morts, sans renaître à la vie,
Sans remarquer que nous gisons au fond,
Qu’aucune digue nous n’avons bâti,
L’obscurité viendra — pas de réveil,
— Voilà, c’est tout, merci d’être venus —
L’arche est partie sans nous, les pas pareils,
Vous n’allez pas par deux, alors salut,
Enlacés dans la mer qui se retranche,
Englués dans le goémon vaseux,
Ne venant pas de droite ni de gauche,
Ni d’aucun lieu, pas même du milieu.
L’eau partie, on nous tirera du sable,
Ses comptes sans fin le monde aura fait,
Nous si mal assortis, que ni le Diable,
Ni Dieu, ni l’eau — ne nous désuniraient.
22 mai 2025
Colonie pénitentiaire n° 3 Pribrejny