Afin de rendre hommage au talent de Jénia Berkovitch, et pour ne pas laisser tomber dans l’oubli les prisonniers politiques que le pouvoir russe tente de museler par tous les moyens, voici deux poèmes que la jeune metteuse en scène a écrits dans des contextes différents. Le premier, « Promenade », est daté du 28 mai 2022, soit trois mois après le début de l’attaque massive de la Russie sur l’Ukraine. On y lit une critique franche de la passivité de la classe moyenne moscovite face à la guerre, même de celle qui se dit consciente et engagée. Quant au second, il recèle plusieurs niveaux de lecture. Il a été publié le jour anniversaire de la naissance de Joseph Brodsky, et on y trouve notamment des références directes à sa poésie (notamment à son poème « Prophétie » de 1965). Jénia Berkovitch l’a transmis à ses contacts depuis sa colonie pénitentiaire afin qu’il soit posté sur sa chaîne Telegram, priant ses lecteurs d’être indulgents et indiquant qu’elle écrivait des poèmes d’amour « à la pelle », ce qui ne lui était pas arrivé depuis son adolescence.

Comme à toutes celles et ceux qui sont incarcérés pour avoir osé imaginer, parler, écrire et s’opposer au pouvoir russe et à la guerre contre l’Ukraine, nous ne pouvons souhaiter à Jénia qu’une chose : qu’elle continue à créer, à « essayer d’être heureuse et libre ».

Пока одни живут за лентами,
Другие здесь живут моментами,
И никакими аргументами
Мы не откроем этих глаз.
Они опять гуляют парами,
Между концертами и барами,
А вот и август, всё по-старому,
И скоро детям в первый класс.

Мне, пожалуйста,
Курицу без паприки,
Мне, пожалуйста,
Что-нибудь со льдом.
Прогуляемся,
И потом на Патрики,
А от Патриков —
Полчаса и дом.

А там война, а там Попасная,
А у неё помада красная.

Они ужасно извиняются,
Но ничего не изменяется,
Так психика обороняется
От неприятности любой.
У них на всем оковы иговы,
У них на всем листочки фиговы,
Что им какие-то Черниговы,
Что им какой-то дальний бой.

И парад у них
С красными гвоздиками,
И учебники
С хитрым палачом.
Слава богу, мы
Не такие дикие,
Хорошо, что мы
Вовсе ни при чём.

Идём с тобой прудами чистыми,
И наблюдаем за фашистами.

Мы только в чёрном ходим на люди,
У нас февраль никак не кончится,
И ничего вообще не хочется,
И полный кризис бытия.
Мы не потерпим этой наледи,
Мы не приемлем черни, челяди,
Как хорошо, что эти нелюди —
Не я,
Не я,
Не я,
Не я.

28 мая 2022 г

Là-bas, leur vie, c’est sous le feu,
Quand c’est carpe diem pour ceux
Qui n’ouvriront jamais les yeux
En dépit de nos arguments.
Revoilà ces couples du soir
Entre les concerts et les bars,
Et puis fin août, la même histoire,
Les petits passent chez les grands
.

Pour moi, du poulet
Sans paprika, je vous prie.
Et moi, s’il vous plaît,
Beaucoup de glaçons.
On prendra le frais
Jusqu’aux Étangs du Patri’,
Et puis, c’est tout près
Jusqu’à la maison.

Là-bas, c’est guerre et Popasna1,
Elle, c’est blush et mascara.

Vraiment navrés ils sont, mais bon,
Rien ne change jamais au fond,
Il faut bien que nous protégions
Notre esprit de tous ces tracas.
On est « aux fers », bonté divine !
Tous nus sous nos feuilles de vigne,
Quel Tchernigov et quel Irpine2 ?
Il est si loin, ce combat-là.

Et ils se décorent
D’œillets pour les défilés,
Leurs livres d’école
Du bourreau sont pleins.
Dieu merci, nous sommes
Beaucoup plus civilisés,
Nous autres n’y sommes
Pour rien, c’est certain.

On va aux Étangs – c’est si beau –
Regarder marcher les fachos3.

Nous sommes tout de noir vêtus,
Car février n’en finit plus,
Et nos envies ont disparu,
C’est une vraie crise de soi.
Assez de ces masques de glace,
Ce rebut, cette populace,
Heureusement que cette race,
Ce n’est pas moi,
Pas moi,
Pas moi.

28 mai 2022


“La musique donne une âme à nos coeurs et des ailes à la pensée.”

~Platon